Oser s'ouvrir — la posture de la Selle
S'ancrer par l'arrière, s'ouvrir par l'avant. Cette semaine, on offre au devant du corps — les cuisses, le ventre, le cœur — l'espace qu'il n'ose presque jamais prendre.
Toute la journée, nous nous refermons vers l'avant. Assis à une table, penchés sur un écran, un volant, un livre, un téléphone. Peu à peu, tout le devant du corps se raccourcit : l'avant des cuisses, le pli de l'aine, le ventre, la poitrine. Et ce repli n'est pas seulement une question de muscles. Se refermer vers l'avant, c'est aussi, très profondément, une manière de se protéger.
Pendant cette séance , nous ferons le chemin inverse. Avec une posture yin intense et généreuse, nous allons doucement exposer tout ce que nous protégeons d'habitude, et apprendre à le faire en sécurité : la Selle.
La posture de la Selle
En anglais, on l'appelle Saddle. Son nom vient de la forme que prend le dos : en se penchant vers l'arrière, le bas de la colonne se creuse comme une selle de cheval. C'est la version yin d'une posture du hatha yoga, le « diamant couché ».
C'est l'une des postures les plus profondes du yin pour tout le devant du corps — et aussi l'une de celles qui demandent le plus d'écoute, en particulier pour les genoux. On ne s'y jette pas : on s'en approche par étapes, et on s'arrête là où le corps dit « ici ».
Ce qu'elle travaille en profondeur
- Les quadriceps, l'avant des cuisses. C'est souvent là que la sensation est la plus franche.
- Les fléchisseurs de la hanche, et en premier lieu le psoas : ce muscle profond relie la colonne lombaire au haut du fémur. Il se contracte chaque fois que le corps se prépare à fuir ou à se protéger, et la position assise le garde raccourci des heures durant.
- L'avant des chevilles, des tibias et le dessus des pieds, rarement étirés dans la vie quotidienne.
- Le bas du dos et le sacrum : en yin, la Selle crée une légère compression des lombaires. Bien dosée, elle stimule les tissus profonds de cette zone ; mal dosée, elle pince.
- Le ventre et la poitrine : la paroi abdominale s'allonge, la cage thoracique s'ouvre, le diaphragme retrouve de la place pour respirer.
Dans la tradition du yin, l'avant des cuisses est aussi parcouru par les méridiens de l'Estomac et de la Rate, associés à la digestion — celle des aliments, mais aussi, plus largement, celle de ce que la vie nous apporte.
Les bienfaits
Pour le corps
- Rend de la longueur à l'avant des cuisses et aux hanches, raccourcies par la position assise.
- Peut soulager le bas du dos, souvent tiré vers l'avant par un psoas trop tendu.
- Entretient la mobilité des genoux et des chevilles, quand elle est pratiquée avec douceur.
- Ouvre la poitrine et les épaules, redresse le haut du dos.
- Libère la respiration et masse les organes de la digestion.
Pour l'esprit
- Exposer le devant du corps — le ventre, le cœur, la gorge — demande de la confiance. La Selle apprend que l'on peut être ouvert et en sécurité à la fois.
- Relâcher le psoas, c'est aussi inviter le système nerveux à sortir de la vigilance.
- Les postures d'ouverture vers l'arrière sont réputées dynamisantes : elles réveillent en douceur, sans agiter.
- Rester dans une sensation franche sans fuir et sans forcer est un apprentissage précieux, sur le tapis comme dans la vie.
Les chakras éveillés par la Selle
- Svadhisthana, le chakra sacré — au bas-ventre et au sacrum. Lié aux émotions, à la créativité, à la fluidité. La Selle ouvre l'aine et masse le sacrum : elle invite ce qui était figé à se remettre à couler.
- Manipura, le chakra du plexus solaire — au creux du ventre. Le feu intérieur, la volonté, la confiance en soi. Ici, le ventre s'étire et s'expose : une volonté qui, pour une fois, accepte de se rendre.
- Anahata, le chakra du cœur — au centre de la poitrine. L'accueil, la compassion, la capacité à se laisser toucher. Les bras au-dessus de la tête, la poitrine s'ouvre vers le ciel.
- Et quand la tête se pose doucement en arrière, la gorge s'ouvre aussi : Vishuddha, le chakra de l'expression.
Dans quel état d'esprit prendre la posture
La Selle n'est pas une posture de performance. C'est une posture d'écoute. On y entre avec un courage tranquille — celui d'accepter une sensation franche — et avec humilité — celle de s'arrêter avant que la sensation devienne douleur.
On ne descend pas dans la Selle : on se laisse descendre, si le corps le permet, et seulement s'il le permet. Il n'y a aucune honte à rester assis·e entre les talons, ou appuyé·e sur les coudes. La bonne hauteur, c'est celle où tu peux respirer calmement pendant plusieurs minutes. Et cette hauteur change d'un jour à l'autre.
Où placer sa conscience
Pendant la posture, la conscience voyage, du plus vigilant au plus abandonné :
- Les genoux d'abord. Pendant les premières respirations, ils sont tes sentinelles. Sont-ils posés ? Silencieux ? S'il y a la moindre douleur vive, on remonte.
- L'avant des cuisses. C'est là que la sensation est attendue : profonde, étirée, intense mais supportable. On s'y installe comme on s'installe dans un paysage.
- Le bas du dos. On vérifie qu'il ne pince pas. Il peut être creusé, il ne doit pas être douloureux.
- Le ventre. On le laisse s'ouvrir, se soulever, s'exposer — sans le retenir.
- Le cœur. Enfin, on repose la conscience au centre de la poitrine, et l'on sent tout le devant du corps comme une seule grande surface offerte, des genoux jusqu'à la gorge.
Comment respirer
La respiration est la meilleure boussole de la Selle.
- Respire par le nez, dans le ventre. À l'inspiration, le ventre se soulève et l'étirement s'intensifie légèrement, de l'aine jusqu'à la poitrine. On l'accueille, sans se raidir.
- Allonge l'expiration. À chaque expiration, le dos s'alourdit un peu plus sur son support, les cuisses relâchent un peu de leur résistance. On peut viser une expiration deux fois plus longue que l'inspiration.
- Écoute ce qu'elle te dit. Si la respiration devient courte, haletante ou bloquée, c'est le signe que tu es allé·e trop loin. Remonte d'un cran — sur les coudes, sur les mains — jusqu'à ce que le souffle redevienne ample et tranquille.
Les points de résistance — et ce qu'il faut éviter
- Les genoux qui décollent du sol. C'est le signal le plus important. Si, en descendant, les genoux se soulèvent, c'est que les cuisses et les hanches ne sont pas encore prêtes pour cette profondeur. Ne descends pas plus loin : remonte sur les coudes ou sur les mains, ou glisse un bolster plus haut. Les genoux doivent rester à peu près au sol.
- Une douleur dans le genou. Sensation dans les cuisses : oui. Douleur vive, pincement ou tiraillement dans le genou — à l'intérieur, sur les côtés ou derrière : jamais. Sors de la posture et choisis une variante.
- Les pieds qui partent vers l'extérieur. Les orteils pointent droit vers l'arrière. Des pieds « en canard » tordent le genou.
- Le bas du dos qui pince. Allonge le coccyx vers les genoux, monte le support, ou remonte d'un cran.
- Les chevilles et le dessus des pieds. Si c'est douloureux, une couverture roulée sous les chevilles change tout.
- La nuque. Ne laisse pas la tête pendre en arrière dans le vide. Sur les coudes, garde le menton légèrement rentré ; allongé·e, pose la tête sur un support.
- La respiration bloquée. Si tu retiens ton souffle, tu es trop loin.
- Sortir brusquement. La sortie fait partie de la posture (voir ci-dessous).
Ce qu'il faut apprendre à lâcher
- L'image de la posture. Le dos au sol, les bras au-dessus de la tête : c'est une possibilité, pas un but. La posture juste est celle où tu peux rester en paix.
- La comparaison. Chaque genou, chaque hanche a son histoire. Ce qui est juste pour un autre corps ne dit rien du tien.
- Le ventre qui se protège. Il a l'habitude de se fermer. Laisse-le s'ouvrir, se soulever, respirer.
- La mâchoire et la gorge. Quand la sensation monte, elles se serrent. Desserre-les, et regarde ce qui se passe plus bas.
- L'envie que ça finisse. Remarque-la. Ne lui obéis pas. Regarde-la, elle aussi, comme une pensée qui passe.
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