Le chemin de l'unité
Quand nos voix intérieures se réconcilient
1. Après le chemin, l'unité
La semaine dernière, nous parlions du chemin, et de ces cailloux blancs qui nous rappellent que nous ne sommes pas perdus. Mais un chemin mène toujours quelque part. Où nous conduit celui du yoga ?
Vers un peu plus de paix intérieure. Et cette paix porte un nom très ancien. Le mot yoga vient d'une racine sanskrite, yuj, qui signifie « atteler, relier, unir ». Avant d'être une suite de postures ou de techniques, le yoga est un retour à l'unité.
Mais pour parler d'unité, il faut d'abord oser regarder ce qui, en nous, est divisé.
2. Prendre conscience que nous sommes fragmentés
Nous avons l'impression d'être « un ». Nous disons « je » : je veux, je pense, je ressens. Mais si nous observons honnêtement une seule journée, nous découvrons que ce « je » change sans cesse de visage.
Le matin, le corps voudrait rester sous la couette, et le mental lui rappelle tout ce qu'il y a à faire. À midi, le mental décide « cette fois, je me pose vraiment », et une inquiétude vient remplir l'espace. Le soir, nous avions décidé de ne plus grignoter, et une émotion, une fatigue, une petite tristesse, décide autrement. Puis le mental revient, et juge celle qui a cédé.
Ce ne sont pas des défauts. C'est notre condition ordinaire : notre conscience est presque toujours fragmentée. Parfois, c'est la conscience du corps qui parle. Parfois, c'est le mental. Parfois, ce sont les émotions. Et chacune parle comme si elle était, à elle seule, toute la personne.
La première étape du chemin de l'unité, c'est simplement de le reconnaître. Tant que nous croyons être d'une seule pièce, nous ne comprenons pas pourquoi nous sommes si souvent en conflit avec nous-mêmes.
3. Les enfants dans la cour de récréation
On pourrait comparer ces fragments à des petits enfants dans une cour de récréation. Chacun veut quelque chose. Chacun défend son intérêt. Et souvent, ils se disputent.
Le corps veut du repos, de la chaleur, du mouvement, du plaisir. L'émotion veut être rassurée, reconnue, aimée. Le mental veut comprendre, prévoir, contrôler, avoir raison. Aucun d'eux n'a tort. Chacun a ses raisons, et souvent de bonnes raisons. Mais chacun ne voit que sa part.
Il y a, dans cette cour, des enfants qui crient fort et qui occupent presque tout l'espace : ce sont nos fragments dominants. Chez certains, c'est le mental qui mène la danse. Chez d'autres, ce sont les émotions. Chez d'autres encore, c'est le corps et ses besoins. Et puis il y a les enfants discrets, assis dans un coin, qu'on n'entend presque jamais. Ils ne s'éveillent que de temps en temps : dans la fatigue, à trois heures du matin, en vacances, face à une maladie ou à un deuil. Et parfois, ils ont des choses très importantes à dire.
Une chose essentielle : il ne s'agit pas d'obliger tous ces enfants à être d'accord. Ils ne le seront jamais tout à fait. Ce sont des fragments : par nature, chacun tire un peu de son côté. L'unité dont parle le yoga n'est pas une discipline imposée de force. C'est autre chose.
4. Le piège du jugement
Ce qui rend la cour si bruyante, ce n'est pas seulement que les enfants veulent des choses différentes. C'est qu'ils se jugent les uns les autres.
Quand le fragment A regarde le fragment B, il le voit depuis A. Il ne peut pas faire autrement. Le mental trouve les émotions irrationnelles, excessives, encombrantes. Les émotions trouvent le mental froid, distant, sans cœur. Et le corps, souvent, est ignoré des deux, jusqu'au jour où il se fait entendre par la douleur.
Chaque fois que nous donnons raison à l'un contre l'autre, nous ajoutons une division. Plus nous jugeons de l'intérieur, plus nous nous fragmentons. Et c'est un cercle : la fragmentation crée le jugement, et le jugement crée la fragmentation.
Les anciens textes de l'Inde, dans la Katha Upanishad, utilisaient une image très parlante : celle d'un char tiré par plusieurs chevaux. Le corps est le char, les sens sont les chevaux, le mental tient les rênes. Mais si personne n'est là pour guider l'ensemble, chaque cheval tire dans sa direction, et le char n'avance pas, ou se renverse. Et le texte ajoute qu'il y a, assis dans le char, le véritable maître du voyage : le Soi.
5. Apaiser sans prendre parti
Alors comment chercher l'unité ? La deuxième étape, c'est l'apaisement.
Pas en faisant taire l'un pour donner la parole à l'autre. Pas en donnant la priorité au mental, ou à l'émotion, ou au corps. Simplement en s'asseyant au milieu de la cour, et en observant. C'est ce que les yogis ont toujours appelé la méditation : savoir se poser, à un moment donné, et laisser le calme s'installer, sans entrer dans les disputes.
Imaginons un parent qui entre dans une pièce où des enfants se chamaillent. S'il prend parti, la dispute redouble. S'il s'assoit tranquillement, présent, attentif, sans trancher, quelque chose change. Peu à peu, les voix baissent. Personne n'a gagné, et pourtant le calme revient. C'est la présence qui apaise, pas l'arbitrage.
Cela demande un peu de distance. Pas une distance froide, indifférente, mais une distance bienveillante, comme lorsqu'on recule d'un pas pour mieux voir l'ensemble d'un paysage.
Deux voix inspirantes
Thich Nhat Hanh (1926-2022), moine zen vietnamien, fondateur du Village des Pruniers en Dordogne, enseignait une manière très tendre d'accueillir nos émotions difficiles. Quand la colère, la peur ou la tristesse se lèvent, disait-il, nous n'avons pas à les combattre, ni à les suivre. Nous pouvons les prendre dans nos bras, comme une mère prend son bébé qui pleure. La mère ne se met pas en colère contre le bébé. Elle ne fait pas semblant qu'il n'est pas là. Elle l'enveloppe simplement de sa présence, et cette présence suffit souvent à l'apaiser.
Richard Schwartz (né en 1949), thérapeute américain, a développé dans les années 1980 une approche fondée sur nos « parties intérieures ». Pour lui, nous sommes tous faits de multiples parties, et chacune, même la plus dérangeante, cherche à nous protéger de quelque chose. Il résume cela en une formule : il n'y a pas de mauvaise partie. Et derrière toutes ces parties, il décrit un Soi qui n'est jamais abîmé, reconnaissable à ses qualités : le calme, la curiosité, la clarté, la compassion. Ce n'est pas en combattant nos parties que nous guérissons, mais en les laissant se détendre assez pour que ce Soi puisse les accueillir. La psychologie d'aujourd'hui rejoint ici ce que les yogis enseignaient depuis des siècles.
6. Le regard qui embrasse tout
Quand les fragments s'apaisent, quelque chose d'extraordinaire devient possible : la conscience peut regarder d'un autre point de vue.
Plus seulement du point de vue du mental. Plus seulement du point de vue de l'émotion ou du corps. Mais d'un point de vue plus vaste, qui les contient tous. Les traditions lui donnent différents noms : la conscience supérieure, le Soi, le témoin. Nous l'avions effleuré en parlant du troisième œil, quand nous découvrions que l'observateur et ce qu'il observe ne font qu'un.
Ce regard ne supprime pas les fragments. Le corps a toujours ses besoins, l'émotion ses élans, le mental ses idées. Mais ils ne sont plus en guerre, parce que quelque chose les écoute tous à la fois, sans en préférer aucun. L'unité n'est pas l'uniformité. C'est un orchestre où chaque instrument garde sa voix, et où, enfin, quelqu'un écoute l'ensemble.
Regardez un lac de montagne, par un jour calme. Il accueille toutes les montagnes qui l'entourent. Il ne choisit pas la plus haute, ni la plus belle. Il ne demande pas aux sommets de se ressembler. Il les reçoit tous, et c'est justement parce qu'il est calme qu'il peut tous les refléter.
« La paix n'est pas l'accord de toutes nos voix :
c'est l'espace qui peut toutes les entendre. »
7. Pratiques pour la semaine
Qui parle en moi ?
Plusieurs fois par jour, arrêtez-vous un instant et demandez-vous : qui parle, là, maintenant ? Le corps, une émotion, ou le mental ? Nommez-le simplement, sans le juger : « Ah, c'est le mental. » Ce simple geste crée déjà un peu d'espace.
La triple écoute
Assis, prenez trois souffles en écoutant le corps : les appuis, les tensions, la chaleur. Trois souffles en écoutant les émotions : qu'est-ce qui est là, même discrètement ? Trois souffles en écoutant le mental : quelles pensées passent ? Puis trois souffles où vous écoutez tout ensemble, sans rien séparer.
Le conseil intérieur
Avant une décision, même petite, laissez chaque fragment s'exprimer, comme autour d'une table. Que veut le corps ? Que veut le cœur ? Que veut le mental ? Écoutez sans répondre. Puis attendez qu'un peu de calme revienne avant de choisir.
La pause d'unité
Quand vous sentez un conflit intérieur, une hésitation, un tiraillement, ne tranchez rien pendant une minute. Respirez. Observez les deux voix comme on regarde deux enfants qui se disputent, avec tendresse. Et voyez ce qui se passe quand personne ne gagne.
Questions à se poser
(à laisser descendre une à une, chacune va un peu plus profond que la précédente)
Ce week-end, je vous invite à observer, avec douceur et sans vous juger, les différentes voix qui parlent en vous. Pas pour les faire taire. Pas pour choisir la bonne. Juste pour les reconnaître, une à une, et laisser grandir, derrière elles, cet espace calme qui peut toutes les accueillir.
Nous ne sommes pas un champ de bataille. Nous sommes le ciel au-dessus du champ.
Belle pratique à toutes et à tous.
Alberto
